Les chiffres parlent. Le système sportif écoutera-t-il?

Les dernières données publiées par Statistique Canada et l’Institut de la statistique du Québec arrivent à un moment particulièrement révélateur pour le milieu du sport, du loisir et de l’activité physique.

D’un côté, les gouvernements annoncent des investissements majeurs dans le sport canadien. De l’autre, les données continuent de nous rappeler une réalité préoccupante : trop peu de Canadien·ne·s et de Québécois·es suivent les niveaux recommandés d'activité physique, et certaines tendances, notamment chez les adolescentes, demeurent alarmantes.

Cette convergence entre nouvelles données et nouveaux investissements soulève une question fondamentale :

Le système sportif est-il prêt à écouter ce que les chiffres lui disent?

Les données sont là. Sommes-nous prêtes et prêts à les écouter?

Les plus récentes données de Statistique Canada montrent qu’à peine 46 % des adultes au Canada atteignent les recommandations en matière d’activité physique. Chez les jeunes, les résultats sont meilleurs, mais demeurent préoccupants lorsqu’on observe les tendances à long terme.

Au Québec, les nouvelles analyses de l’Étude longitudinale du développement des enfants du Québec (ELDEQ) permettent de suivre l’évolution de l’activité physique de loisir entre l’adolescence et le début de l’âge adulte. Elles confirment ce que plusieurs intervenants observent depuis des années sur le terrain : le passage à l’adolescence demeure une période critique où plusieurs jeunes abandonnent progressivement leurs habitudes de pratique.

Ces données ne sont pas qu’un constat. Elles devraient devenir un outil d’aide à la décision.

Car si nous voulons réellement améliorer la santé de la population, réduire les inégalités d’accès à l’activité physique et soutenir le développement du sport québécois et canadien, nos investissements doivent être guidés par les besoins réels de la population et basés sur les décennies de données probantes que nous avons.

755 millions de dollars : une occasion historique

Le gouvernement fédéral a récemment annoncé des investissements totalisant 755 millions de dollars dans le sport canadien.

L’annonce a été largement saluée. Et avec raison.

Mais derrière l’enthousiasme initial, une question revient dans toutes les conversations :

Comment ces fonds seront-ils distribués?

Une part importante servira-t-elle principalement à soutenir les fédérations nationales et les parcours menant au haut niveau et aux Jeux olympiques?

Ou verrons-nous émerger un investissement structurant dans le sport communautaire, le loisir actif, la prévention en santé et le développement d’une culture du mouvement accessible à tout le monde?

La réponse importe.

Parce que les médailles olympiques ne naissent pas dans les centres nationaux d’entraînement.

Elles naissent dans les gymnases d’école, sur les terrains municipaux, dans les clubs communautaires, grâce à des milliers de bénévoles qui créent des occasions de bouger pour les jeunes. 

Et ces terrains de jeux sont non seulement le terreau fertile à de potentielles médailles, ce sont avant tout et surtout les bases nécessaires à une société physiquement active.

La prévention : le grand angle mort

Depuis plusieurs années, la Coalition pour l’avenir du sport au Québec porte un message simple mais puissant : nous ne pouvons plus considérer le sport et l’activité physique uniquement comme des secteurs de loisirs ou de performance.

Ce sont des outils de prévention en santé.

Le mémoire de la Coalition rappelait déjà que le Québec investit l’immense majorité de ses ressources en santé dans le traitement des maladies plutôt que dans leur prévention. Pourtant, les coûts associés à la sédentarité, aux maladies chroniques et aux enjeux de santé mentale continuent d’augmenter.

Chaque fois qu’un enfant développe le goût de bouger.

Chaque fois qu’une adolescente poursuit une pratique sportive.

Chaque fois qu’un adulte demeure actif grâce à son club local, à son organisme communautaire ou à sa municipalité.

Nous faisons de la prévention.

La question n’est donc plus de savoir si le sport et l’activité physique contribuent à la santé.

La question est de savoir si nos investissements reflètent réellement cette conviction.

Les adolescentes : toujours les grandes perdantes

Parmi toutes les données disponibles, une réalité continue de nous préoccuper.

Les filles et les adolescentes demeurent moins actives que les garçons, et l’écart persiste malgré les efforts déployés depuis plusieurs années.

Le phénomène n’est pas nouveau. Déjà, la politique Au Québec, on bouge! soulignait le décrochage progressif des filles à partir de l’adolescence et les conséquences à long terme de cette tendance.

Pourtant, malgré les campagnes, les projets pilotes et les initiatives ciblées, les résultats demeurent préoccupants.

Si nous sommes sérieux dans notre volonté d’améliorer le niveau d’activité physique de la population, les adolescentes doivent devenir une priorité nationale.

Car lorsqu’une jeune fille quitte le sport ou l’activité physique à 13, 14 ou 15 ans, ce ne sont pas seulement des occasions de compétition qui disparaissent.

C’est parfois un réseau social.

Une source de confiance.

Un espace sécuritaire.

Un facteur de protection pour la santé mentale.

Les prochaines années devront nous amener à réfléchir davantage à l’expérience vécue par les adolescentes plutôt qu’à leurs seuls taux de participation.

« La majorité des adolescentes ont besoin de se retrouver entre elles. Sans pression. Sans compétition. Pour le fun. Est-ce que nos écoles, nos centres communautaires, nos maisons des jeunes, nos municipalités ont des offres qui vont en ce sens? Cette approche, c’est celle que Fillactive promeut dans les écoles et les résultats sont là. »

- Kim Marois, Fillactive

Prend-on le problème à l’envers? Par Kim Marois de Fillactive

Les données sur le décrochage des adolescentes devraient nous amener à nous poser une question inconfortable : et si le problème n'était pas les filles, mais plutôt notre façon de concevoir l'activité physique?

Depuis trop longtemps, nous abordons l'activité physique comme un choix parmi d'autres. Pourtant, bouger n'est pas un luxe, un passe-temps ou une option. C'est un besoin fondamental pour la santé physique, mentale et sociale.

Si nous acceptons cette prémisse, alors la responsabilité collective change. Ce n'est plus aux jeunes de s'adapter à l'offre existante. C'est à nous de créer des occasions de bouger qui correspondent réellement à leurs intérêts, à leurs réalités et à leurs aspirations.

Chez Fillactive, nous constatons depuis longtemps que les adolescentes ne sont pas peu ou pas actives parce qu'elles sont moins motivées ou moins conscientes des bienfaits de l'activité physique. Elles le sont souvent parce qu'elles ne se reconnaissent pas dans les options qui leur sont proposés. Trop compétitifs pour certaines. Trop axés sur la performance. Trop peu flexibles. Trop peu adaptés à ce qu'elles recherchent à cette étape de leur vie.

La véritable question n'est donc pas : « Comment convaincre davantage de filles de faire du sport? »

La question est plutôt : « Sommes-nous prêts à transformer nos façons de faire pour que davantage de filles aient envie de bouger? » Que ce soit à travers le sport organisé, les activités de loisirs, parascolaires, le transport actif, ou autre. 

Les prochaines années représentent une occasion unique de sortir d'une logique où l'on tente continuellement d'intégrer les adolescentes à des modèles existants, pour plutôt construire avec elles des expériences qui leur donnent réellement le goût de rester actives.

Si nous voulons changer les chiffres durablement, nous devons cesser de demander aux jeunes de s'adapter au système. C'est le système qui doit apprendre à s'adapter aux jeunes.

Et les garçons?

Parallèlement, une autre réflexion prend de l’ampleur au Canada.

Le Centre de documentation pour le sport (SIRC) a récemment mis en lumière plusieurs initiatives qui utilisent le sport comme levier pour soutenir la santé mentale des garçons et des jeunes hommes.

Cette réflexion mérite toute notre attention.

Dans un contexte où plusieurs garçons vivent des défis liés à l’isolement, au sentiment d’appartenance ou à la santé mentale, le sport peut constituer un puissant facteur de protection.

À condition toutefois que les environnements sportifs soient sains, inclusifs et centrés sur le développement humain.

Il ne s’agit pas d’opposer les besoins des filles à ceux des garçons.

Il s’agit plutôt de reconnaître que le sport et l’activité physique demeurent des espaces privilégiés pour accompagner les jeunes dans leur développement global.

Qui parlera pour le sport communautaire?

Au cours des prochains mois, les grandes décisions concernant les nouveaux investissements fédéraux seront prises.

Les organismes nationaux seront consultés.

Les fédérations seront entendues.

Les haut placés prendront position.

Mais qu’en est-il du terrain? Qu’en est-il des clubs locaux? Des bénévoles? Des organismes communautaires? Des petites municipalités? Des entraîneur·se·s qui accueillent les jeunes chaque semaine?

Ce sont eux et elles qui connaissent le mieux les réalités vécues par les participants et participantes.

Ce sont eux et elles qui voient les abandons.

Les listes d’attente.

Les obstacles financiers.

Les enjeux d’accessibilité.

Les besoins des familles.

Le sport communautaire ne doit pas être consulté une fois les décisions prises. Il doit contribuer à les construire.

Nous invitons les clubs, organismes et bénévoles à communiquer avec leurs fédérations provinciales et surtout nationales afin de faire entendre leur voix.

Les prochains budgets influenceront le développement du sport québécois et canadien pour plusieurs années.

Si le terrain ne parle pas, d’autres parleront à sa place.

Trois questions à poser à votre fédération nationale

Si vous êtes impliqué dans un club, une association ou un organisme communautaire, voici trois questions simples que vous pouvez adresser à votre fédération nationale :

1. Comment votre organisation compte-t-elle utiliser les nouveaux investissements fédéraux pour soutenir la participation locale et communautaire?

2. Quelles mesures concrètes seront mises en place pour améliorer la rétention des adolescentes et des groupes qui vivent des barrières à la participation?

3. Comment les clubs locaux, les bénévoles et les organismes communautaires seront-ils consultés avant les prochaines décisions stratégiques?

Ces questions méritent des réponses.

Le développement à long terme commence par le plaisir

Au RAP, nous croyons qu’il est faux d’opposer sport de haut niveau et sport récréatif.

Les deux sont essentiels.

Mais le développement durable du sport québécois et canadien doit reposer sur certains principes fondamentaux :

  • une approche centrée sur la littératie physique;

  • des environnements accueillants et inclusifs;

  • le plaisir comme moteur principal de l’engagement;

  • des parcours diversifiés avec ou sans compétition;

  • des occasions de pratiquer tout au long de la vie.

Un rapprochement attendu

Enfin, un élément nous apparaît particulièrement encourageant.

Depuis quelques années, nous observons un rapprochement progressif entre deux univers qui ont longtemps évolué en parallèle : le sport et l’activité physique.

Pendant des décennies, ces deux secteurs ont parfois travaillé en silos, avec des objectifs, des réseaux et des mécanismes de financement distincts.

Or, les conversations nationales évoluent.

On parle davantage de santé globale.

De prévention.

De participation.

De bien-être.

De communautés actives.

Le mouvement sportif, les acteurs de la santé publique, les municipalités et les organismes communautaires semblent reconnaître de plus en plus qu’ils contribuent à une même mission collective.

Au RAP, nous suivons ces réflexions de près.

Nous accompagnons les organisations qui souhaitent mieux comprendre l’écosystème canadien, développer des liens avec les partenaires nationaux et faire entendre les réalités francophones dans les discussions pancanadiennes.

Parce qu’au-delà des budgets et des structures, une question demeure :

Voulons-nous simplement financer le sport?

Ou voulons-nous construire une société où chaque personne a la possibilité de bouger, de s’épanouir et de rester active toute sa vie?

Les chiffres parlent.

À nous maintenant de décider si le système sportif est prêt à les écouter.

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Faire bouger… ou permettre de bouger ?