Faire bouger… ou permettre de bouger ?
Et si on posait la mauvaise question depuis le début.
Ce week-end, La Presse proposait une série d’articles fascinants sur une question qui nous habite tous et toutes : comment faire bouger les Québécoises et les Québécois ? À travers des exemples internationaux — de la Slovénie à la Finlande — une chose devient claire : les sociétés qui réussissent ne demandent pas simplement aux gens de bouger. Elles créent les conditions pour que bouger devienne naturel, accessible… presque inévitable.
Et si, au Québec, on devait changer de posture ? Passer de « faire bouger » à « permettre de bouger ».
Mesurer pour agir : la leçon slovène
Un élément ressort avec force : la Slovénie ne devine pas, elle mesure.
Depuis des années, elle collecte des données systématiques sur la condition physique des jeunes. Ces données sont publiques, suivies, comparées, débattues. Elles créent un électrochoc collectif. Elles orientent les décisions politiques.
Pendant ce temps, au Québec, plusieurs indicateurs existent… mais restent fragmentés, peu mobilisateurs, rarement au cœur du débat public.
Et pourtant, les signaux sont là.
Dans le mémoire de la Coalition pour l’avenir du sport au Québec, on parle clairement d’une dégradation alarmante de la santé des jeunes et d’un risque réel de pression accrue sur le système de santé . Sans données fortes, visibles et assumées, il est difficile de créer ce sentiment d’urgence collective.
On ne transforme pas une société avec des intuitions. On la transforme avec des données qui dérangent.
Bouger comme prévention : la révolution finlandaise
Autre contraste frappant : la Finlande. Là-bas, l’activité physique n’est pas une option. C’est un outil de santé publique. On ne parle pas de performance. On parle de prévention. De bien-être. De société en santé. Ce narratif est majeur.
Au Québec, malgré la politique Au Québec, on bouge ! adoptée en 2017, qui reconnaît déjà que l’activité physique est un levier de santé globale , nous sommes encore largement coincés dans une logique de programmes, de projets, de participation.
Pendant ce temps, le système de santé continue d’investir massivement en traitement… et très peu en prévention. Le mémoire de la Coalition le rappelle avec force : moins de 2 % des dépenses en santé vont à la prévention.
Et si on inversait la logique?
Les filles, les écrans… et la fausse cible
Un autre angle abordé dans la série de La Presse : le niveau d’activité physique des filles.
Les chiffres sont préoccupants. Mais le réflexe collectif est souvent le même : blâmer les écrans. Et si on regardait ailleurs?
La politique québécoise le reconnaissait déjà : les filles décrochent davantage de l’activité physique dès l’adolescence, et cette tendance se poursuit à l’âge adulte. Mais pourquoi ?
Peut-être parce qu’on leur demande de bouger… dans des environnements qui ne sont pas pensés pour elles ou des programmes trop axés sur la compétition et la sélection.
Peut-être parce que les espaces publics (parcs, rues, cours d’école) sont de moins en moins accessibles, accueillants ou tolérants pour les jeunes.
Soyons honnêtes : nos ados ne sont plus vraiment les bienvenus dans l’espace public. On les perçoit comme du bruit. Comme une nuisance. Alors ils se replient et leurs écrans deviennent, parfois, le seul espace où ils ont encore une place.
Si on veut vraiment agir, il faut arrêter de culpabiliser et commencer à réaménager nos milieux de vie. Le « dehors » devrait leur appartenir.
Une politique à revisiter
En 2017, le Québec se dotait d’une politique ambitieuse : Au Québec, on bouge ! Une vision claire, issue d’une large mobilisation, visant à augmenter significativement le niveau d’activité physique de la population.
Mais le monde a changé. La pandémie. Les écrans omniprésents. La transformation des milieux de vie. La pression sur les organisations locales.
Aujourd’hui, plusieurs acteurs, dont la Coalition pour l’avenir du sport au Québec, appellent à un changement de paradigme : investir en prévention, renforcer les environnements favorables, soutenir les organisations de terrain.
La question n’est plus seulement de faire mieux. C’est de faire autrement.
Et pourtant… ça bouge déjà
Malgré tout, il serait injuste de peindre un portrait sombre. Partout au Québec, des municipalités innovent. Des élu·e·s croient au pouvoir du mouvement. Des communautés se mobilisent.
Des plans de plein air urbain à Gatineau
Des politiques de mobilité active à Chelsea
Des initiatives d’accès aux sentiers à Sainte-Agathe-des-Monts
Des espaces verts pensés pour la santé et l’inclusion à Saguenay
Des activités extérieures gratuites et accessibles pour tous et toutes
Ces initiatives ne sont pas anecdotiques. Elles sont structurantes. Elles traduisent une compréhension essentielle : on ne force pas les gens à bouger; on leur donne envie, parce que c’est facile, proche, accessible.
Changer la question
Alors, revenons à la question initiale. Comment faire bouger les Québécoises et les Québécois ? Peut-être que ce n’est pas la bonne question.
La ou les vraies questions seraient plutôt :
Comment créer une société où bouger devient la norme ?
Comment concevoir des environnements qui donnent envie de sortir, de jouer, de marcher, de se retrouver ?
Comment redonner aux jeunes (à tous les jeunes) une place dans l’espace public ?
Parce qu’au fond, les gens savent qu’ils devraient bouger. Ce qui manque, ce n’est pas la volonté, c’est l’occasion.
Et maintenant ?
Le Québec n’a pas à repartir de zéro. Nous avons une vision. Des acteurs et actrices engagé·e·s. Des initiatives inspirantes. Une capacité de mobilisation reconnue.
Ce qu’il nous faut maintenant, c’est un alignement clair :
des données fortes pour guider l’action
une reconnaissance réelle de l’activité physique comme outil de santé (merci au Pôle Sports HEC de professionnaliser les métiers du sport)
des environnements pensés pour tous et toutes, dès le départ
une mise à jour de nos politiques à la hauteur des réalités actuelles
Et surtout, une conviction partagée :
Permettre de bouger, c’est investir dans tout ce qui fait une société vivante.
Mariane Parent, directrice générale du Réseau Accès Participation